Je regarde de grosses larmes bien rondes couler sur les joues de Sandrine. Elle prend un troisième papier-mouchoir qu’elle remplit une fois de plus. Elle pleure parce qu’à tous les étés elle aimerait prendre deux semaines de vacances avec son fils, parce qu’elle ne veut plus qu’on oblige son enfant de 4 ans à avoir un contact en vidéoconférence de trente minutes avec le parent non gardien. Elle pleure ses inquiétudes, ses exigences non entendues, mais aussi sa rage face à un père qu’elle juge inadéquat et pointilleux. Puis, elle finit par me dire : « Je veux qu’il sorte de ma vie, je ne suis plus capable de négocier, mon avocat va s’en occuper ».

Je suis inquiète pour elle. Elle m’avoue ne pas avoir dormi depuis trois nuits, qu’elle consulte un psychologue et qu’elle va probablement prendre des antidépresseurs. Je me sens impuissante vis-à-vis sa détresse que mon écoute empathique ne peut calmer. Je sais surtout que le processus judiciaire ne va pas lui donner ce qu’elle souhaite, soit « le sortir de sa vie ». Il est le père de l’enfant et il a autant de droits qu’elle. Je tente de la faire réfléchir. Peine perdue. Je déclare la fin de la de la médiation. Nous avions réglé plusieurs questions, mais nous ne sommes pas arrivés à compléter le projet d’entente. Cela se produit dans 20 % des dossiers, peu importe la compétence du médiateur.

Sur le chemin du retour, il me vient sans cesse à l’esprit une prière. Les mots étaient en désordre, mais l’idée d’accepter ce qu’on ne peut pas changer demeurait. Sandrine désirait changer la façon d’être du père et ses exigences. Mission impossible. Elle n’avait pas réussi à le transformer en dix ans de mariage! Sandrine s’épuisait face à l’inchangeable, à en tomber malade.

Par ailleurs, ce couple avait vraiment tenté avec courage de transformer leur dynamique. Pendant un an, toutes les semaines, ils se rendaient chez leur thérapeute familiale. Pendant douze heures de médiation, nous avons travaillé pour trouver des ententes. Parfois, je voyais l’un ou l’autre avoir le courage de changer d’idée ou d’en débattre. Face à ce qui pouvait être changé, ce couple avait tout donné. Sandrine pouvait modifier sa vision de la situation, mais elle ne le voulait pas. Alors qu’est-ce qui manquait? La sagesse, ce bout crucial que j’avais oublié dans la prière de la Sérénité que voici :

Mon Dieu, donnez-moi la sérénité
D’accepter
Les choses que je ne peux changer,
Le courage
De changer les choses que je peux,
Et la sagesse
D’en connaître la différence.

Actuellement, Sandrine souffre trop pour « en connaître la différence ». Je l’aime bien et j’espère qu’elle y arrivera un jour, mais j’ai l’impression que le chemin sera long. Ah! Si on pouvait acheter des pilules de sérénité, de courage et de sagesse au lieu des antidépresseurs, ne serait-ce pas merveilleux?